mardi 29 avril 2008

Pays natal




Un des cadeaux du dernier séjour dans le Hoggar a été une messe dite pour notre groupe à l’Assekrem par le frère Édouard juste après le lever du soleil.

L’Assekrem c’est ce gros plateau qui de ces presque 2800m forme le cœur de l’Attakor, le centre montagneux du Hoggar. J’ai entendu plusieurs interprétations de ce nom d’Assekrem. La première traduit : « Arrête-toi et regarde ». C’est effectivement ce que l’on fait spontanément arrivé en haut. A 360° un univers minéral, montagneux, sauvage. Bien qu’érodés les sommets témoignent de la force de Vie qui les a propulsés hors de terre. Étrange impression d’être à l’aube des temps, proche de la Création et de contempler la très vieille âme du monde. L’autre traduction parle d’un mot Tamahaq qui signifie le nœud central, la source : c’est de l’Assekrem que dans les quatre directions partent les oueds qui irriguent – si peu ces dernières années - le Hoggar.


Charles de Foucault y a construit un ermitage où il n’ a passé que cinq mois car les conditions de vie y sont très difficiles : très forte chaleur en été, froid et vent cinglant en hiver, certains jours on ne peut tenir debout sur le plateau. D’après ce que j’ai lu et entendu il avait choisi cet endroit pour la beauté du paysage mais aussi parce qu’il est au cœur, au centre du Hoggar dans une zone où se trouvaient à l’époque de nombreux campements nomades. La vocation de celui que les Touaregs appelaient le Marabout, cette place qu’il a cherché toute sa vie, il semble qu’il l’ait trouvée ici. Il cherchait une vie cachée à l’image de celle de Jésus à Nazareth, avant qu’il commence à enseigner, une vie de contemplation et il cherchait aussi une vie d’accueil, de simple témoignage , de partage au côté d’un peuple qui n’avait pas la même foi. L’ermitage en haut de l’Assekrem existe toujours et trois frères de la communauté des petits frères de Jésus y vivent dans une maison construite légèrement en dessous du plateau pour s’abriter de la violence du vent. Frère Édouard est l’un d’eux, il est là depuis plus de 30 ans.

La chapelle est de pierres sèches, l’autel est une table de pierre, au sol, des peaux de chèvres, le tabernacle surmonté d’une croix en bois est recouvert de cuir teint de couleurs vives comme les sacs des nomades. Tout témoigne que l’on est à la fois dans une chapelle chrétienne, dans le pays des Touaregs et en terre musulmane. Naturellement les frères emploient l’expression « Inch’Allah » qui termine chaque phrase évoquant un projet ou une action future, car l’avenir n’appartient qu’à Dieu, quel que soit son nom. Tout indique une interpénétration sans mélange, un respect de chacun dans sa tradition et dans son origine, un espace commun partagé, celui du désert immense et de la vie rude qu’il impose.
Nous étions assis serrés dans la chapelle fermée par une tenture berbère. Et le frère Édouard a commencé par nous expliquer cette position inusitée : nous sommes dans le monde Touareg et dans le monde Touareg, lorsqu’on se rencontre et que l’on veut échanger un peu longuement des nouvelles sérieuses, on s’assied. La messe est une affaire sérieuse aussi sommes nous assis.
La cadre est donné : il s’agit d’une messe chrétienne et elle a lieu dans le monde Touareg.

En entendant ces mots j’ai senti mon cœur fondre. Je suis née en Algérie à l’époque colonie française en guerre. Je n’ai pas vécu de conflit à proprement parler religieux mais j’ai grandi dans les paroles de mépris, de haine, dans le racisme. J’ai senti dans cette haine de la souffrance, de l’incompréhension, beaucoup de peur. Dans ce qui était dit de tous côtés autour de moi deux était irréductible : la présence française historiquement s’est imposée comme dominatrice, elle ne pouvait se défaire que dans la guerre, la vengeance, l’exil.


Les mots de frère Edouard, sa présence tranquille ici en Algérie, ce qu’il a dit sur notre guide Intayent dont il apprécie les grandes qualités humaines, ou sur Abdelwahab de l’agence de Tamanrasset, le sourire d’Abdelraman lorsqu’il parle du frère Antoine, l’évident respect mutuel de ces hommes si différents qui se connaissent et se côtoient depuis 30 ans tout cela est venu guérir une vieille blessure, tout cela montre qu’autre chose est possible. Dieu rassemble. Le malin, le diable, c’est vraiment le diviseur. Dans ce que l’œil voit à perte de vue du sommet de l’Assekrem, si peu de trace humaine si ce n’est la piste qui mène là. L’emprise de l’homme, son pouvoir de création, de transformation,d’invention, ce pouvoir magnifique qui si souvent tourne à l’arrogance, à l’illusion de possession et à la division trouve sa limite dans le désert. Le désert n’appartient qu’à Dieu, à Allah le très haut. Réunir, unir de nouveau ce qui a été divisé, retrouver le un qui sous-tend deux. Deux religions, deux peuples, deux cultures, une seule nature humaine, une seule origine divine.



Cette année j’ai fêté mon anniversaire pour la première fois depuis 47 ans sur la terre où je suis née et j’ai senti avec bonheur ce matin de lever de soleil sur l’Assekrem que pour moi la guerre d’Algérie était terminée, ma guerre avec la guerre d’Algérie était terminée. La souffrance latente de la division, de la rancœur, la blessure des insultes, le regret, le malaise, la peur, la honte se sont déposés sur ce qui a été et ne peut être changé, sans plus chercher à vouloir en modifier le contours.
Chaque fois qu’une guerre s’achève dans le monde ou dans un cœur c’est un pas vers le UN, vers la Paix, un retour à notre véritable pays natal.


23 commentaires:

ipapy a dit…

Merci pour ce texte. Je n'oublierai pas cette messe au sommet de l'Assekrem.

daniel a dit…

Bouleversant témoignage qui atteint directement le coeur de celui qui le reçoit. J'ai de plus en plus hâte d'approcher ce désert là et de partager cela avec vous.
Retrouver son identité primordiale, cette nudité originelle, c'est ce à quoi nous aspirons tous, au fond de nous-mêmes. La vraie paix, la Paix du coeur. Merci Corinne.

Anonyme a dit…

belle réconciliation corinne que la paix profonde soit avec toi
le celte

fish-fish a dit…

Belle ouverture de coeur vers le Un,vers la Paix profonde, la seule possible, parce que dans l'univers quand une guerre passe, une autre arrive, pas de haut sans bas.

Jérôme a dit…

Ouaouh Corinne...
Une fois de plus, je suis emmerveillé par la lumière...qui vient de la source...et qui passe par toi. Quel merveille!
Merci pour ce beau texte...
Je vais trouver le moyen de te proposer de réunir tes textes et tes images, de trouver un mécène pour un faire un beau livre album...à diffuser en librairie...
On en parle en Juin à l'AG...j'ai quelques idées...OK?
Si dans la sangha...

Anonyme a dit…

Corinne, tes mots cognent vraiment très fort ; en les lisant, je reçois une paix profonde, un coeur immense, ouvert sur le monde, une belle réconciliation aussi...
Merci de nous montrer le chemin.
Oui, cette messe devait être qq chose de magique ; je vous comprends.
Très bonnne journée et merci.

fish-fish a dit…

Les photos sont magnifiques, Oui tout donne envie de vivre.

Anonyme a dit…

chère Corinne,
j'ai essayé,sans succès,de renvoyer un commentaire sur le blog suite à ton témoignage d'aujourd'hui,alors j'utilise le bon vieux mail!
J'ai été profondèment touchée par ce que tu as écrit aujourd'hui pour deux raisons.La première,c'est ce que vous avez vécu avec les pères à l'Assekrem,pendant cette messe et l'atmosphère perceptible à travers tes mots.Cela a ravivé pour moi le lien tissé avec eux,ce lien que j'ai pu établir grâce à Alain et toi et qui m'est si précieux.Ce lien qui dans le contact très vivant avec François,le père de Foucauld,ces frères débouche sur ce que tu apelles notre pays d'origine.Un lien émouvant,profond,vaste,éternel.
La deuxième raison,c'est que je suis aussi née en Algérie..........un peu avant!.........et ce que tu dis sur la guerre me parle bien sûr beaucoup.L'évocation de ta réconciliation avec cette guerre me fait beaucoup de bien,ce passage obligé pour le retour au pays natal!Ce qui s'est passé au Niger il y a deux ans a ravivé tout cela et j'aspire de tout mon être à cette réconciliation.Alors,merci Corinne,ça m'a fait beaucoup de bien que tu ais évoqué tout cela,de savoir que cette réconciliation est possible.Inch'allah!
Je t'embrasse, petite soeur d'Algérie!

Marie-Hélène Ménègoz

Corinne a dit…

Moi aussi je t'embrasse grande soeur d'Algérie !

akidbelle a dit…

Merci Corinne. Super!
C'est quand le prochain voyage?
Bises
Jacques

yannick a dit…

Quand j'étais gosse, un jeune homme nous emmenait à l'école. Un jour il est parti en Algérie. Un jour on nous a dit qu'il était mort là bas; son char avait explosé sur une mine...
On a à peine parlé de cette guerre qui a laissé des traces dans le coeur de ceux qui se sont opposés.
Touchant témoignage,exemple aussi de réconciliation, Corinne. Le vivre et le partager est sans doute encore plus fort.

stephane a dit…

Merci Corinne.

Ce texte me touche par la déscription du côtoyement, de l'imbrication des différences .
Ce texte me renseigne sur ce qui ce passe (et c'est passé ) dans "ma" vie. Surtout cette dernière phrase.

Anonyme a dit…

Ce texte m'a touchée au plus profond de mon être.
Merci Corinne de pouvoir mettre des mots où ça fait mal pour aller vers la paix.
Yvonne

Acouphene a dit…

Intayent et frère Edouard... Deux guides spirituels que tu nous as "offerts" au sommet de ce voyage qui dénude... Quelques larmes pour ensemencer une terre sèche ! Une communion solaire !

alain-rené a dit…

Encore une fois, chère Corinne,
MERCI pour tes beaux témoignages
et cette volonté inébranlable d'aller
vers la Paix, l'Union, la communion !
MERCI pour ton exemple "incarné".

Bises chaleureuses,

Alain-René

alain-rené a dit…

Encore une fois, chère Corinne,
MERCI pour tes beaux témoignages
et cette volonté inébranlable d'aller
vers la Paix, l'Union, la communion !
MERCI pour ton exemple "incarné".

Bises chaleureuses,

Alain-René

mabes a dit…

Chère Corinne, touchée au coeur, émerveillée par ton courage d'être parvenue à une telle expérience de réconciliation profonde, tu traces une magnifique voie...
Merci de l'énoncer à partir de ton expérience si délicatement, si simplement, c'est beau...
Touchée de cette référence au "pays natal", après avoir entendu Alain donner la définition du robert analogique du mot nostalgie !
Pouvez-vous nous la redonner
entièrement sur le blog ?

Anonyme a dit…

Très touché par ce texte ...
Merci beaucoup Corinne
Karl

philippe a dit…

Merci Corinne de ce moment fort de ta vie.
Oui,grandir dans des paroles de mépris et de racisme est difficile lorsqu'on n'est pas ds la norme,ou qu'il y a trop de différence.J'ai expérimenté cette difficulté.
Mais ce qui est beau ds ton témoignage,c'est cette capacité à guérir,à se réconcilier et c'est... Admirable.
Bon chemin.

Valérie a dit…

Je suis d'accord avec Jérôme, tous tes émouvants témoignages Corinne mériteraient d'être réunis dans un beau livre...

Anonyme a dit…

Je reçois tes mots comme une nourriture pour accomplir pleinement l'Homme et l'Etre que nous sommes potentiellement...
« Inch’Allah »
J-P Etro-petto

fish-fish a dit…

Oui un beau livre et des conférences aussi!

Anonyme a dit…

Il y a un beau symbole en Algérie de la paix, c'est le monument aux morts de Sidi Aich.
A l'indépendance il n'a pas été vandalisé ou détruit.
Deux femmes y sont représentées : une Algérienne assise en tailleur et une Européenne debout. Le sculpteur est Belmondo.

J'ai eu à faire une petite recherche sur la mémoire et ces monuments, très très peu sont pacifistes : Stasbourg, Gentioux, Guéret, Joyeuse (Ardèche).


gjm