Je viens de terminer la lecture de ce livre impressionnant et éclairant. Matthieu Ricard met en lumière le lien entre la dérive de nos sociétés et le présupposé que la nature de l'homme est profondément égoïste. Il démontre, enquêtes scientifiques à l'appui, la fausseté de ce présupposé et les ravages qu'il a engendrés. Il étudie et rassemble toutes les disciplines, philosophie, psychologie, ethnologie, éthologie, écologie, politique, économie. Sa vision large met en perspective nos représentations de ce qu'est l'être humain et les systèmes qui sont mis en place à partir de ces représentations. Il n'élude ni les dérives effrayantes de ces systèmes - le chapitre sur Monsanto ou les filières de la viande sont hallucinants - ni les innovations altruistes dont les médias parlent peu. Reconnaître la nature profondément altruiste de l'être humain, permettre par des mesures concrètes de la développer, n'est pas une utopie de doux rêveurs mais une vision réaliste de notre avenir. Notre avenir en tant qu'espèce et notre avenir en tant qu'individus à la recherche du bonheur.
Ce livre est l'exemple même de ce qu'il promeut : ce qu'il advient lorsque l'intelligence humaine se met au service du coeur. Tout simplement, la plus haute possibilité de l'être humain.
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Il y a deux problèmes que l'économie de marché et l’égoïsme
individualiste ne pourront jamais résoudre, celui des biens communs
et celui de la pauvreté au milieu de l'abondance. Pour ce faire
nous avons besoin de la sollicitude (care en anglais) et de
l'altruisme. » Telle est l'opinion exprimée par Dennis Snower,
professeur d'économie à Kiel et fondateur du Global Economic
Symposium (GES) qui s'est tenu à Rio de Janeiro en octobre 2012 et
auquel il m'avait invité en compagnie de la neuroscientifique Tania
Singer.
Faire une
telle déclaration dans un discours d'ouverture, devant un parterre
de quelque six cents financiers, hommes d'État, entrepreneurs
sociaux et journalistes, demandait une certaine audace. En effet,
pour les économistes classiques, il est incongru de parler de
motivation ( autre que l’intérêt personnel ), d'émotions ( bien
qu'elles interviennent dans toutes nos décisions ) et, à plus forte
raison, d'altruisme et de solidarité. Nous l'avons vu :
l'économie n'est pas censée utiliser un autre langage que celui de
la raison. Dennis Snower était donc passablement soucieux avant de
prononcer son discours, comme il l'était de consacrer trois séances
plénières à une neuroscientifique qui allait parler de l'empathie,
et, pis encore, à un moine bouddhiste qui allait expliquer
qu'altruisme et bonheur étant indissociables, le concept qui répond
le plus efficacement aux défis de notre temps est donc l'altruisme.
À son
grand soulagement, les choses se passèrent fort bien et, trois jours
plus tard, lorsque les participants durent voter pour dix
propositions que le GES devait s'efforcer de soutenir, deux de nos
projets furent retenus. Il s'agissait de celui des « gymnases
mentaux de l'altruisme » destinés à cultiver l’altruisme au
sein des entreprises, ainsi que celui de l'entraînement à la
compassion dès l'école maternelle, un programme de recherche mené
par le psychologue et neurobiologiste Richard Davidson à Madison
avec un succès étonnant, et que j'avais présenté à cette
occasion. 0 notre grand étonnement, ce dernier projet fut adopté
comme projet n°1. Dennis Snower avait réussi son pari : les
participants s'étaient ouverts à sa vision des choses. "
p 654-55