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mercredi 7 janvier 2026

Matin



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Double sensation : la chaleur du duvet et l'air frais sur le visage. C'est le matin.
Il y a eu plusieurs réveils dans la nuit. À l'heure de la voie lactée qui m'a projetée au milieu des étoiles, à l'heure de la lune hypnotique puis à celle du vent léger qui a fait défiler les nuages et soulevé le sable de la dune. Chaque fois, la densité du silence et le fond sombre du ciel disaient que c'était encore la nuit. Mais là, avant même d'ouvrir les yeux, je sais que c'est le dernier réveil, celui juste avant le jour. Le corps est reposé, à vivre dehors le jour et la nuit, il s'est accordé au rythme des astres et des bêtes et sait, sans montre, à quel moment du cycle il se trouve. Le silence s'est fait léger. À l'est, juste devant, une trace plus claire le long de l'horizon. Les étoiles ont disparu. Aucun bruit, mais ça bouge. J'attends, j'écoute.
C'est maintenant une bande jaune cuivrée qui barre la ligne de la plaine en face. Les silhouettes noires des chameaux sont immobiles, puis celle de Medhani venu leur apporter de l'orge passe comme dans un théâtre d'ombres. Sur la gauche, Abdallah dans son burnous fait sa prière. J'entends quelque part la voix grave de Mabrouk réciter, un murmure sourd et rythmé. Ils sont loin et pourtant leurs silhouettes se découpent avec netteté et leurs voix étouffées semblent chuchoter à mon oreille. Le rituel du matin a commencé. Toujours le même : la prière, les chameaux, le feu. Dans cet ordre. Dieu, les bêtes, les hommes.
J'observe, attentive à ce qui est immobile et à ce qui bouge, au dehors, au dedans. Présence pleine et transparente où les hanches mâchées par la dureté du sol, le goût de l'eau glacée, les variations de la lumière et les sons familiers du réveil sont perçus dans un continuum qui a dissout la frontière entre moi et le monde. Je me sens bien, effacée, vivante.
Progressivement, les couleurs changent. La lumière à l'horizon est devenue bleue, fraîche, claire et à l'endroit du campement s'élève une lueur puis soudain une brassée de flammes hautes : Mabrouk a commencé le feu du pain. Il ne doit pas être loin de six heures.
J'ai glissé mes vêtements dans le duvet et les couve un moment pour les réchauffer. Je m'habille vite fait. Le temps est doux et sec. Pas de rosée sur la couverture qui protège le duvet. Je vais sur la dune.
La lumière s'est concentrée en un point. Le ciel semble pâlir au fur et à mesure que de ce point incandescent émerge une forme : une ligne qui s'élargit en un disque orange qui jaillit. C'est rapide, net. Les bruits naissent en même temps que le soleil, choc assourdi de la bouilloire sur le dérailleur à pieds qui lui sert de support au dessus des flammes, gargouillis de l'eau versée dans la petite théière dont le couvercle se rabat avec un claquement sec, rares mots échangés par les chameliers autour du feu, premiers chants des oiseaux.
Les chameaux se sont rapprochés à pas glissés.
Je rejoins lentement les trois hommes qui nous guident.
Avec la chaleur du feu viennent les odeurs, celles de la fumée et du café.
- Salam
- Salam
Un sourire, un geste pour s'écarter pour me faire une place autour du feu. Ils continuent de parler entre eux en arabe. Puis Mabrouk se lève et se dirige vers le feu du pain. Il sort le disque plat de sous le sable mélangé aux braises. Il le gratte de sa main large et brune et rit de ce deuxième soleil né de la terre, qu'il fouette avec un torchon pour enlever les derniers grains de sable. 
Il y a le thé et le pain, la journée peut commencer.

Novembre 2025


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mardi 26 mai 2020

Autel


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Asato ma sat gamaya
Tamaso ma jyotir gamaya
Mrtyor ma amritam gamaya

De l'irréel conduis-moi au Réel
Des ténèbres conduis-moi à la Lumière
De la mort conduis-moi à l'Immortalité

Un autel manifeste ce mantra. Il est l'incarnation de cette demande,  de cette prière, de l'intention profonde qui nous anime sur le chemin spirituel. 
Un autel s'organise autour d'une forme, statue ou photo qui symbolise le Réel. Et il faut entendre par symbolise non pas la représentation d'un concept abstrait par un objet comme on le conçoit en Occident mais bien une manifestation dans une forme( murti) comme on le vit en Inde. En tant que forme, la statue ou la photo est une manifestation du Réel comme nous le sommes nous-mêmes par notre incarnation. 
La bougie sur l'autel nous rappelle cette Lumière du Réel que nous cherchons à découvrir.
Enfin, les fleurs par leur caractère éphémère, sont cette existence temporelle limitée et si belle que nous offrons à notre Vraie Nature Immortelle.
Si chaque fois que nous allumons la bougie, que nous déposons une fleur nous nous donnons nous-même en nourriture au Réel, à l'Infini alors peu à peu l'autel devient vivant, nous le nourrissons et en retour, il nourrit le centre vivant de notre pratique. Il devient transmetteur de ce qui nous anime au- delà de notre intention personnelle, nous reliant à l'ensemble d'une lignée et à l'ensemble de la manifestation. 
Devant un autel - historiquement la table du sacrifice - nous nous inclinons. Nous sacrifions notre arrogance, notre désir de savoir, vouloir, comprendre, faire, et nous demandons et recevons l'aide de plus Grand. De ce qu'en réalité nous sommes déjà, sans en être conscients.


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mercredi 8 avril 2020

Simple

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Bonsaï du parc Morikami en Floride.


Avez-vous remarqué ? Là où la langue française propose une grand palette de nuances :
difficile, délicat, douloureux, paradoxal, exigeant, 
incompréhensible, lourd, pénible, complexe, malaisé, confus, alambiqué, 
brouillé, peu clair, subtil, emmêlé, touffu...etc...
la tendance actuelle est à l'emploi d'un seul adjectif :
compliqué.
"C'est compliqué" entend-on partout.
Une manière pour le coup de simplifier ... ou appauvrir.

Une manière de dire que nous vivons dans un monde dont le fonctionnement nous échappe ?
L'expression de notre difficulté à intégrer les opposés, enfermés que nous sommes dans la logique binaire du ou bien ou bien ?
Le signe que l'intellect qui fonctionne sur le mode "comprendre" prend trop de place ?
La période est propice au retour du simple.
Être est simple.



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mardi 5 mars 2019

Gratitude

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Il s'agit de commencer par faire des comptes justes. Comptabiliser tout ce que le jour, l'année, les années écoulées nous ont donné. A commencer par cette précieuse incarnation humaine comme disent les tibétains, la possibilité de faire l'expérience. Au fond, elle n'était pas certaine, cette possibilité, ni la mienne, ni la vôtre, ni celle du monde. Elle n'était pas certaine à notre naissance, elle est une sorte de miracle instant après instant. Quelques uns d'entre nous se sont arrêtés en chemin récemment. Les avons nous remerciés assez de leur présence dans nos vies ? C'est peut-être le moment de le faire.

Pourquoi y  a-t-il quelque chose plutôt que rien s'interrogeait Douglas ? Pour cette incarnation, donc, merci. L'expérience est parfois rude, sans pitié ? Oui. Généralement nous comptabilisons les expériences dans deux colonnes parfois invisibles mais qui existent bel et bien : la colonne positive de ce que je considère comme un cadeau de la vie et la colonne négative, de ce que je considère au mieux comme un sale tour au pire comme une injustice scandaleuse. Et même à ce niveau de "comptabilité" sommes nous clairvoyants ? N'y a-t-il pas dans la colonne crédit tout un ensemble de choses que nous ne pensons pas à nommer ?

Mais il est une autre manière de calculer, non plus en deux colonnes mais en prenant chaque expérience et en observant TOUT ce qu'elle nous a donné. Toute expérience ordinaire est dans le monde du deux, de la double face, du concave et du convexe, de l'ombre et de la lumière. " Plus large la face, plus large le dos". On emploie souvent cette expression pour rappeler que tout ce qui existe a une face, ce qui apparaît, ce qui est dans la lumière, et un dos, ce que nous ne voyons pas, qui est dans l'ombre. Avons-nous soin d'observer chaque expérience sous ce double aspect ? Avons-nous soin de bénir la face et le dos ? D'honorer la face visible et souriante de nos réussites, de nos chances et leur dos sombre et douloureux ? De reconnaître la face grimaçante et torturée de nos souffrances et d'accueillir la lumière qui derrière elle, se cache ? Et si certaines souffrances sont trop à vif pour que nous puissions voir leur dos de bonté, pouvons-nous seulement humblement nous incliner devant la loi du deux à laquelle rien n'échappe dans la manifestation ?  Quoi, dit une voix assourdie peut-être mais véhémente, quoi, où est la bonté dans cette épreuve que la vie m'envoie, où est l'amour dans ce que je vois comme un déchaînement de haine? Eh, oui, humblement, je ne vois pas... Je ne vois pas toujours, à la Source de tout manifesté l'Éternité infiniment bienveillante, l'Infini éternellement aimant. Je ne LE reconnais pas dans la variété éblouissante de la Vie.

"Rien ne nous est dû" nous rappelle Christiane Singer. Est-ce une manière de nous dire que nous n'avons droit à rien et que nous devrions nous contenter de ce que nous avons ?  Non, bien sûr. C'est l'inverse. Nous avons droit à TOUT. Toute la palette de l'expérience humaine. Et pouvons nous, là, maintenant  envisager de cesser de qualifier, de juger, de bénir ou maudire l'expérience ? D'entrer dans la folie du OUI ?

"Rien ne nous est dû" !
Est-ce que vous sentez le poids de conditionnement psychologique, social, égotique que cette vérité vient transpercer ? Est-ce que vous sentez à quel point elle va à contre courant de notre fermeture revendicatrice ?
Et comme elle vient toucher le coeur de l'enfant libre, le coeur vibrant de notre coeur qui a tellement envie de prendre la vie comme un cadeau, TOUTE la vie - même le pire - et qui n'ose pas ?



mardi 15 mai 2018

Le passage des cols


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Photo Catherine D (2017)
C'est un moment particulier dans un trek. Le nôtre lors du voyage de août-septembre 2017, celui du Sham, les Ladhakis l'appellent le baby-trek, certains groupes l'utilisent comme mise en jambe avant d'attaquer les choses sérieuses... Mais pour notre groupe de 11 femmes dont certaines étaient peu entraînées, ce n'était pas rien. D'autant que notre intention n'était pas l'exploit sportif mais la marche en silence, une façon d'être seules et ensemble dans l'effort et la contemplation des paysages de désert d'altitude du Ladakh. 



D'après une photo de Catherine D (2017)

Au début de la montée, nous sommes 13 individus – notre groupe et Motup, le guide, ainsi que Clément qui ferme la marche – chacun dans son monde de pensées et d'émotions liées à la perspective de la marche. Au fur et à mesure de la montée, chacun est amené à sortir de son monde : les sensations, l'effort, le cœur qui cogne, assourdissant, le souffle que l'on cherche à chaque pas, tout ramène à un ici et maintenant qui ne laisse pas de place au vagabondage des pensées. Ceux qui sont plus à l'aise se tournent naturellement vers les autres pour un encouragement, une pause bienvenue, un coup de pousse. On s'attend, on « sent » celle qui flanche dernière ou devant. Les moi sont encore séparés mais reliés par un champ énergétique invisible. Parfois, c'est un appel lancé : l'une d'entre nous a une crise panique de vertige. Impossible de faire demi tour. Les mains se tendent, celle de Motup devant, celle d'Elvie derrière et le bâton de Catherine qui fait une fine rambarde côté précipice. De moins en moins de mots. Il y a « juste ce pas ». Le col est parfois visible de loin, parfois, il surgit au détour d'un lacet.


Photo Marie-Jo DG (2017)
Le col où nous attend la trace de ceux qui sont passés avant nous, un cairn, deux piquets entre lesquels sont tendus des drapeaux de prière qui claquent dans le vent vif. Et l'Infini, l'infini des montagnes à perte de vue, l'infini du ciel en miroir à l'Infini intérieur. L'unité d'un groupe soudé par l'effort, en écho au UN.


Photo de Véronique Fabart ( 2015)  

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jeudi 19 avril 2018

Les fidèles des Constellations

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C'est la 14ème fois que Marie-Thérèse Bal Craquin vient dans notre région pour un séminaire de Constellations. Au fur et à mesure des années un groupe s'est formé, relativement stable, de personnes qui viennent et reviennent. Ces personnes n'ont pas toujours une situation personnelle à consteller, elles participent en se mettant au service des autres en tant que représentants. Leur présence expérimentée permet d'accueillir des personnes nouvelles. Non pas qu'il faille avoir l'habitude de consteller pour être représentant, tout le monde peut le faire, mais une certaine expérience est appréciable. L'expérience en la matière ne donne pas seulement des connaissances supplémentaires, elle nous allège de nos idées sur les situations et de nos réticences à simplement être là et à suivre les intuitions de notre corps. Elle fait se déployer une vraie spontanéité, une faculté à représenter des personnes au destin particulièrement lourd sans en être affecté. Une aisance en fait à entrer dans une situation et à en sortir. Consteller nous met devant l'évidence de la non séparation au niveau de l'âme, on y voit l'inconscient collectif à l'oeuvre. Cette non séparation psychique reflète la non séparation spirituelle. Consteller est un exercice altruiste, une manière concrète d'élargir, ouvrir, nos ego racornis.
Les « fidèles » par leur présence forment une sorte de contenant, qui permet au groupe d'accueillir la souffrance de certaines situations, de l'alléger en l'élevant vers le Mystère.
Ce petit texte pour les remercier. Merci d'avoir compris que Consteller est une manière de participer à la guérison du monde en changeant notre regard sur les situations tour à tour douloureuses, cocasses, incompréhensibles, que nous fait vivre notre incarnation dans une existence humaine. Merci pour l'immense bénéfice spirituel qu'il y a à se mettre au service de plus Grand, plus Large, plus Vaste que notre vision habituelle.


Le prochain séminaire de Constellations à Valence avec MTBC  aura lieu les 26 et 27 Mai.
Pour plus de renseignements contacter corinne.bayod@gmail.com

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mercredi 11 avril 2018

Pangong

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Photo de Véronique Fabart. 
Cliquez dessus pour l'agrandir.



Au Ladakh, c'est le nom d'un lac immense et bleu de 135km de long dont les deux tiers sont situés au Tibet, en territoire chinois. À 4300m d'altitude, le paysage est minéral, d'une pureté absolue. Les sommets qui entourent la masse immobile et profonde de l'eau se découpent en arêtes nettes parfois soulignées de neige. À cette hauteur l'homme n'est qu'un passant, ses constructions, des tentes éphémères, les traces qu'il laisse si peu visibles. Quelques oiseaux, quelques insectes. C'est l'espace du vent et du silence, aux confins de la matérialité, l'espace qui frôle l'Esprit.
En 2015 avec mon amie Véronique nous y sommes arrivées dans l'après midi et y avons passé presque 24h. Le temps de voir la lumière sans cesse changeante donner à l'eau et au ciel toutes les nuances de bleu du plus léger au plus sombre. Une nuit immobile où le vent dans la tente ne parvient pas à couvrir le silence assourdissant du lac. Un matin cristallin, lumineux où le lac transparent reflète les sommets alentours.
En 2017 où je séjourne de nouveau au Ladakh durant trois semaines mais avec un groupe de 10 femmes cette fois, le programme est le même. Mais l'état de fatigue de plusieurs membres du groupe ne permet pas de passer une nuit à 4300m. En accord avec les guides, je change le programme. Nous irons au Pangong mais redescendrons passer la nuit près du monastère de Chemrey. Cinq heures de voiture sur une route sinueuse, escarpée qui se transforme régulièrement en piste, le passage du col de Chang La à 5360m, vertige de l'altitude, neige et vent glacé qui fait claquer les milliers de drapeaux de prières, le lac Pangong,  puis quatre heures sur les mêmes pistes en repassant par le col. Le long du chemin, la vallée de l'Indus d'abord, large et lumineuse, frissonnante de peupliers, puis au fur et à mesure que l'on monte, des paysages immenses, pierreux, vertigineux, des vallées austères et poussiéreuses où se succèdent des camps militaires, enfin des prairies rases et fraîches parcourues de torrents, des troupeaux de chèvres pashmina, quelques yaks. Nous arrivons en début d'après midi. Le paysage est limpide, infiniment ouvert. Les rives du lac, la ligne des montagnes, les nuages qui projettent leur ombre, toutes ces formes reflètent le sans forme, le chant des oiseaux évoque le silence, le mouvement du vent rappelle l'immobile. Une heure extatique d'une joie pure et large, disparue dans le ciel, dissoute dans l'eau. Absente d'une absolue Présence.
Chacune a vécu cette heure différemment. Intense frustration pour certaines quand il a fallu quitter le lac. Évidence et gratitude pour cette heure unique et hors du temps pour d'autres.
Est-ce que nous ne faisons pas de telles folies quand nous sommes très amoureux ? Rouler toute une nuit pour une heure et repartir comblés ? Compter le temps, mesurer l'espace, suivre la raison raisonnable n'a pas de sens pour la puissante nostalgie de l' UN.



Photo de Ghislaine Beretz

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mardi 31 octobre 2017

Delhi

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C'est une ville qui a mauvaise réputation : pollution, insécurité, modernité tapageuse, juxtaposition d’extrême misère et de richesse extravagante, gigantisme... Particulièrement dans le milieu spirituel, Delhi stigmatise l'Inde moderne, celle qui, fascinée par la réussite matérielle de l'Occident a tourné le dos à l'Inde éternelle, l'Inde satvique des ashrams, la VRAIE Inde traditionnelle, celle que tout bon chercheur spirituel rêve de retrouver au détour d'un village perdu. Delhi est le passage obligé avant d'aller dans les ashrams ou les monastères, passage que l'on écourte, où l'on ferme les yeux, le nez et les oreilles.
Eh bien, je vais faire ce qu'Alain dit que je fais souvent : l'avocat du diable.
J'aime Delhi. Pour ses outrances, ses contrastes, sa force de vie évidente même pour qui ne connaît pas son histoire. J'ai lu dernièrement le livre de William Dalrymple, La cité des djinns. Dalrymple est un amoureux fou de Delhi, il y a vécu, a parcouru la ville à la recherche des traces de son histoire. Jamais passéiste mais passionné par la profondeur historique des lieux, l'empilement des cultures, les formidables strates de vies humaines qui depuis la préhistoire forment le terreau de cette ville paradoxale.
Vue d'avion c'est une immense tentacule parsemée de taches vertes – il y a beaucoup d'arbres à Delhi et même des forêts dans la ville – entourée de terrains en friche où des tours grises à moitié construites ont poussé comme des champignons.
Les distances sont énormes, la ville dans sa grande ceinture est parcourue d'immenses avenues à trois voies qui s'élèvent parfois au dessus du fourmillement des quartiers qu'elles enjambent comme des ponts toujours en activité, le jour, la nuit où ils sont brillamment éclairés. Sous les piliers qui soutiennent ces toboggans routiers, l'envers du décor, les recoins sombres où squattent des familles échouées, silhouettes allongées sur des matelas défoncés ou de simples nattes, quelques femmes hébétées et des enfants gris se regroupent vaguement autour d'un feu. Cet envers-là, on ne le voit pas tout de suite. En roulant de l'aéroport Indira Gandhi vers la ville, on suit des autoroutes bétonnées puis les grandes avenues bordées d'arbres du quartier des ambassades, belles villas héritées du Raj et ronds points insolites où s'élèvent les ruines d'un tombeau de l'époque moghole.
Au sortir du taxi, tout d'un coup, c'est l'odeur humide de l'Inde, la chaleur, les relents de nourriture, le mélange des bruits de klaxons et des voix humaines,le mouvement continu du flot des passants et des véhicules de toutes sortes.
Se déplacer dans Delhi fait passer des larges couloirs du métro moderne et propre, aux tuktuk pétaradants qui slaloment entre les autobus bondés ou aux rickshaws tractés par un homme en longui debout sur les pédales de son vélo, figure anachronique et silencieuse dans ce monde de machines bruyantes et fumantes.



Old Delhi

Par où commencer ? Le plus connu, le plus typique ?
Old Delhi. Sur les ruines invisibles des palais de l'Empire Moghol s'entassent les entrepôts déglingués des riches marchands Penjabis. Les ruelles sont étroites, surpeuplées, organisées malgré tout , en bazars dédiés à un même commerce, comme partout en Orient. Il y a la rue des bijoutiers qui fait alterner quelques rares magasins avec vitrine où brillent des colliers de maharanis et des petits placards où le vendeur sort ses trésors de multiples sacs plastiques remplis d'autres sacs plastiques plus petits contenant bagues, colliers, bracelets et boucles d'oreilles. Il y a le bazar où l'on vend tout ce qui est nécessaire à l'organisation des mariages, par exemple des galons, dorés, argentés, colorés, à pompons. Vendus par 9 mètres, ils iront décorer les pandals ou les salles louées dans les hôtels. Il y a le quartier des épices, celui du papier, des livres, enveloppes, faire-part, calendriers, en hindi, en anglais, en tamoul,etc. Un peu plus loin, au bout de Chandni Chowk, artère industrieuse et chaotique pleine de boutiques comme des couloirs sombres et poussiéreux contenant dans des boîtes grises le top du matériel video à prix indiens, le majestueux mur d'enceinte et les dômes blancs du Fort Rouge, les grands corbeaux qui planent au dessus du marché derrière Jama Masjid dans le ciel brouillé de chaleur et de fumée qu'on n'avait plus vu depuis des heures happé par l'ombre des rues et la cohue humaine.
Et puis, il y a la ville du Raj. Connaught Place, le centre dessiné par Lutyens, le centre des Anglais. Trois cercles de bâtiments blancs de style colonial défraîchis d'où partent des avenues en étoiles. Des magasins modernes, des restaurants, des banques . C'est large mais à l'abandon. Et l'Inde des bazars justement y a repris ses droits. Les trottoirs défoncés sont envahis de cireurs de chaussures, de vendeurs de magazines, de livres, de chaussettes, sous vêtements, peignes, parapluies, chaussures... et les badauds qui vont avec, et les mendiants qui vont avec. Au centre de la place, un vague jardin et dessous, la station de métro de Rajiv Chowk, murs gris éclairés au néon, un espace rond d'où partent les sorties vers les grandes avenues. Quelques passerelles sous l'immense dôme permettent de traverser le flot humain qui se déverse à jet continu des deux lignes de métro parallèles qui aboutissent ici. À 6 h le soir, c'est une sorte d'énorme tourniquet . La voix qui fait les annonces en hindi puis en anglais peine à couvrir le brouhaha de la foule.Il y a ceux qui savent où ils vont et ceux qui sont perdus, entraînés par le courant, la tête en l'air en train de voir défiler les lettres et les chiffres désignant les lointaines sorties.
Toujours dans la ville anglaise, en descendant vers le Sud on retrouve les grands espaces ouverts, le Rajpath qui relie les bâtiments gouvernementaux à l'arche monumentale d'India Gate. Le samedi et le dimanche soir au coucher du soleil les familles se retrouvent sur les pelouses d'India Gate. Les enfants mangent des glaces, les mères ont apporté des sandwichs végétariens, les jeunes filles se promènent par trois en faisant comme si elles n'avaient pas vu les garçons gominés qui font aussi semblant de les ignorer. Les pères doivent parler affaires. L'atmosphère est détendue, colorée, grouillante.
Plus loin, Khan Market : magasins luxueux et raffinés ou boutiques chères et clinquantes, restaurants branchés sur les toits, musique techno en sourdine - ou pas! - épiceries fines fréquentées par les expats, s'entassent dans trois ou quatre rues cabossées et peu éclairées malgré l'enchevêtrement foisonnant des fils électriques suspendus au dessus de nos têtes – c'est une constante en Inde, la présence tutélaire des fils électriques embrouillés dès qu'on lève les yeux - , le tout entouré de rangées de voitures très haut de gamme qui émettent de longs couinements en reculant.
Quartiers Est, quelque part au delà de la Yamuna, les banlieues des classes moyennes, les échoppes et les maisons colorées à toit plat ont disparu. Ce sont des tours, groupées par trois ou quatre, espaces fermés, gardiens. À l'intérieur, le dédale des couloirs silencieux dessert des appartements fonctionnels, tous identiques, où rien ni dans les meubles ni dans les objets ne rappelle l'Inde ancienne.
En repassant la Yamuna, derrière les Civil Lines, le quartier de Majnu Ka Tila accueille les réfugiés tibétains. Le rythme tout à coup s'adoucit, la foule a disparu, les tasses à chapeau aux couleurs vives et les drapeaux de prières s'empilent dans les vitrines étroites. On croise quelques moines en robes « maroon », les gens s'attardent et se parlent dans de petits cafés où l'on peut manger une soupe ou des momos. On respire.




Gurudwara


Et puis, et puis, il y a les temples, les mausolées de toutes sortes. La folie mystique du Dargah de Nizamuddin où au coucher du soleil tous les jeudis soirs les soufis lancent vers le ciel leurs chants en ourdou, le défilé des dévots sikhs au Gurudwara Bangla Sahib où, de l'aube à la nuit, hommes et femmes se relaient pour chanter les kirtans, les innombrables temples hindous pleins de la fumée âcre des lampes à huile, Jama Masjid où 25000 musulmans peuvent prier ensemble et toutes les mosquées impénétrables qui balisent la ville, sentinelles des minarets, rythme du muezzin.
Cette trame sacrée maille les vieux quartiers et s'absente des quartiers modernes envahis d'affiches et de devantures de magasins à l'occidentale. Et partout en sourdine, au coin d'une ruelle, sous un pont ou étalé dans un bidonville immense, l'ombre du miracle économique indien : les hommes et les femmes ravagés d'alcool ou de bang, la misère crue d'où émerge parfois un regard silencieux, d'une dignité bouleversante.
En fait, la mauvaise réputation de Delhi est justifiée. À l'image de notre monde moderne, elle est turbulente, agitée, vorace. La modernité criarde ne s'est pas installée sur plusieurs décennies comme chez nous, elle a déboulé en à peine 30 ans emportant dans son tourbillon une ville déjà mise à mal par la révolte des cipayes en 1857 et ravagée par la partition de l'Inde en 1947. Elle n'a pas encore réussi à vider les temples et les mosquées...
La capitale de l'Inde nous renvoie dans un miroir grossissant les valeurs de notre monde occidental, l'emballement d'une production tous azimuts qui entraîne un délire de consommation d'objets, d'activités, d'images, de loisirs, de tout, et met l'argent, l'avidité et l'extériorité au centre.
Et Delhi nous oblige à une pratique impeccable, une pratique tantrique : faire du poison une nourriture, transformer le jugement en acceptation de ce qui est, transmuter la colère en compassion.  


vendredi 9 juin 2017

Pour quoi aller si loin ?

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C'est la question que je me pose chaque fois que je pars en Inde.
Pour quoi cet immense détour, ce chemin dans le ciel et par les routes, ce temps passé à préparer le voyage, ces démarches de fourmi, l'attente, la tension vers un but lointain, là-bas de l'autre côté du monde, dans ce temps incertain du futur ?
Pour quoi tendre de nouveau cet élastique invisible qui suspends au jour du départ, tire les pensées vers un autre lieu, un autre temps que celui où je suis ?
Pour quoi sortir du douillet cocon de la maison et d'une existence où les gens , les lieux, la langue, la culture, tout, est connu, presque sans surprises ?
Quelle est cette force qui pousse apparemment vers l'avenir mais avec un goût si prononcé de retour qu'elle désigne à l'évidence autre chose qu'une dimension d'espace et de temps ?
Quel parfum spirituel, quelle promesse y a-t-il dans l'air pollué de Delhi, dans la poussière et l'odeur âcre des rues de Tiru, dans le chaos sonore de la circulation indienne ?
Une partie de la réponse est dans le chaos justement. Ce chaos qui saute aux yeux, à la gorge et au nez. L'Inde est un des pays au monde où la spiritualité est une dimension présente, visible, naturelle , c'est aussi un des pays les plus chaotique. L'ombre, ce qui partout chez nous est caché, se donne à voir à tous les coins de rue : misère étalée sur le trottoir, mort offerte au regard, corruption perceptible dans les tractations de tous ordres. Des gens dorment, mangent, se lavent, vivent sur les trottoirs défoncés des villes, les ordures s'entassent jusqu'au pied des grottes sacrées d'Arunachala, les cadavres flottent sur le Gange ou sont à peine recouverts d'une bâche en attendant une incinération dont l'odeur s'accrochent aux narines en même temps que celle des égouts à ciel ouvert, mêlée au parfum sublime de l'encens, du jasmin et du frangipanier.
Ici tout interroge, dérange, irrite, emballe. Et sur un chemin spirituel pareille déstabilisation est précieuse. Les questions sur le sens de l'existence, les injustices, la mort...aucune ne peut être évitées. Le constat est dramatique ou libérateur, c'est selon : nous ne savons rien !

L'Inde nous permet de faire le point sur notre réactivité. Si chez nous, nous pouvons aménager notre quotidien de façon à ne pas être trop agressé par la réalité extérieure ou du moins connaître à l'avance les personnes et les moments qui vont aller nous chercher dans nos retranchements, ici il est plus difficile de contrôler. Certaines personnes sont réactives tout de suite, pour d'autres il faudra attendre la fin de la lune de miel : passées trois semaines de découverte éblouie du pays de Ma Ananda Mayi et de Papa Ramdas, des couleurs et des sourires, l'Inde se révèle un pays difficile. Ainsi, Jetsunma Tenzin Palmo lorsqu'elle veut savoir où elle en est avec la colère raconte qu'elle se rend dans une administration indienne ! Le test est implacable.

Une autre forme de déstabilisation est que nous nous trouvons devant une culture, une manière de vivre radicalement différente de la nôtre qui résiste à notre passe temps favori d'occidentaux : comprendre. Lorsque j'accompagne un groupe, je suis confrontée à un flot de questions et je me rends compte que ma réponse est souvent : je ne sais pas. La différence est que contrairement à ceux qui me posent les questions et qui continuent à échafauder des explications à ce qu'ils voient, ne pas savoir ne me pose plus problème. Regarder, simplement, sans pourquoi, c'est décoller un peu de « Moi, je regarde ».  La circulation en ville en Inde est une source intarissable de questions et remarques : quelles sont les règles ? qui a la priorité ? À quoi sert le klaxon...etc. L'observation est importante, certes, mais montez donc derrière une moto et ressentez le trafic, son apparente anarchie et sa fluidité réelle. La réponse n'est pas logique, elle est kinesthésique. L'Inde invite à laisser de côté notre cerveau gauche et à laisser s'épanouir notre cerveau droit. Et parfois un intellect très développé et un cerveau très efficace et formaté par une logique binaire sont un véritable handicap !
L'Inde écorne un peu nos belles images : quoi, ce pays sale et bruyant, le pays de la spiritualité ? Ah, mais c'est parce que l'Inde a changé... Au temps d'Arnaud, elle était encore traditionnelle... Oui, l'Inde se modernise et attrape aussi les maladies de l'Occident, mais pas seulement.
La dérive est facile qui consiste à progressivement et par zèle spirituel louable, s'entourer de silence et de « bonnes nourritures » d'impressions, à confondre subrepticement une existence bien ordonnée avec une voie spirituelle, à « penser » qu'une nourriture saine, des habitudes de yogi, des comportements écologiques responsables, bref tout ce que nous tentons d'améliorer dans notre existence relative, est une pratique spirituelle en soi, est LA Pratique spirituelle.
L'Inde dans son mélange bouleversant de l'horrible et du sublime, sa pollution, ses injustices flagrantes et sa cacophonie extravagante désigne l'absolu comme Absolu, le Silence comme une Essence d'un autre ordre, Brahma comme un Infini  qui sous-tend ce qui nous apparaît comme le bien, le beau au niveau très relatif où nous vivons. Les ashrams y sont des îlots de paix et de respect des humains et de la nature en effet, mais l'ordre relatif que l'on y sent n'est que le préalable à la voie.
La Paix des lieux saints, l'indicible énergie qui s'en dégage, avec ou sans la cohue autour ouvrent la porte. Et cette porte est encore éclatante et vivante chez des êtres incarnés. La présence d'un maître comme Shandra Swami Udasin incarne la dimension verticale, absolue, vertigineuse. Et cette dimension qu'il nous permet d'entrevoir, est la Source de l'agitation frénétique du bazar, de l'odeur des champs de crémation, de la violence des scènes de rues des grandes villes, de l'atmosphère cosmopolite et feutrée des aéroports, des avions qui sillonnent le ciel du monde, de l'agitation des petits humains qui préparent leur voyage... La Source.

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samedi 28 janvier 2017

Nouvelle Lune

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De temps en temps, je regarde  par la fenêtre pour voir où en est la lune et je vérifie dans les livres si les nuages masquent sa présence...où son absence. Et du coup, j'ai eu l'idée de signaler tous les mois la Pleine Lune et la Nouvelle Lune. 
Aujourd'hui, c'est la Nouvelle Lune. Mais j'aimerais vous parler de ce qui la précède  : la Lune Noire. La lune semble avoir disparu, rien ne l'éclaire, elle s'est retirée dans l'ombre de la nuit. C'est le temps de l'ombre, du noir, de l'effacement, l'hiver du ciel, une illusion d'absence avant le dévoilement progressif des quartiers jusqu'à l'apogée, le rayonnement d'été, la splendeur et l'abondance de la Pleine Lune. 
Dans l'expression même de Nouvelle Lune, il y a l'idée de renouveau mais la lune nous rappelle que le renouveau passe par la fin, la mort de l'ancien. Lorsque les femmes vivaient une existence proche des rythmes naturels leurs règles correspondaient à la Lune Noire. Temps de perte de ce qui ne sert plus, d'intériorisation. Repli dans l'ombre,  non action,  repos. Légère pause à la fin de l'expire qui ouvre sur l'infini, temps suspendu à l'écoute du mystère de la Vie qui dans leur ventre se renouvelle.                                                                                                     Est-ce que hommes ou femmes, nous respectons ce temps de pause, de vide, de transition entre deux actions, deux périodes, deux idées ? Est-ce que nous ralentissons pour nous effacer, nous retirer un moment ? Est-ce que nous honorons nos pertes , nos petites morts intimes, la fin de nos cycles avant de nous lancer dans le cycle suivant ?

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mardi 13 décembre 2016

Sur les chemins noirs / Sylvain Tesson

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Les chemins noirs sont ces chemins désignés d'un simple trait noir sur les cartes, ni routes, ni chemins de grande randonnée, sans balises, ils échappent à "l'aménagement du territoire". Il en existe encore en France, espaces de vagabondage solitaire , d'errance poétique, marge de respiration libre dans un paysage quadrillé jusqu'à l'étouffement. Ce sont sur ces chemins que Sylvain Tesson s'est lancé, en guise de rééducation après une chute grave qui lui laisse une paralysie faciale et un dos en mauvais état. Là où les médecins proposaient kiné et tapis roulants, il a choisi la tangente, la solitude d'un itinéraire incertain, les rencontres de hasard, l'immensité au coeur d'un pays que l'on croit connaître. 
Une plume toujours aussi incisive qui alterne descriptions pointillistes au ras du présent et de la sensation avec réflexions géographique et poétique, brusque recul qui  embrasse l'ensemble du paysage et le saisit dans sa dimension temporelle, historique, philosophique.
Vous l'avez compris, j'adore...

mercredi 25 novembre 2015

Participer à la guérison du monde

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Photo de Véronique Fabart


Participer à la guérison du monde

Même si elles ne l'exprimeraient probablement pas avec ces mots, il y a dans les motivations des nonnes de Dongyu Gatsal Ling un fort accent altruiste et la certitude que leurs méditations et leurs rituels sont une contribution au bonheur et à la bonne santé du monde, de tous les êtres sensibles. C'est une des différences entre la pensée orientale et la pensée occidentale. Spontanément l'occident orienté vers la matière, vers l'extérieur va penser l'aide à autrui sous une forme matérialiste : l'action citoyenne, politique au sens noble du terme, humanitaire. Et l'occident déploie dans ce domaine tout son talent lorsqu'il met au service du monde ses formidables compétences technologiques. C'est parfois en oubliant ou en niant que la matière n'existe que comme expression de l'esprit. C'est ainsi que chez nous ceux qui prient sont parfois considérés comme des inutiles qui ont fui l'action et le monde.
J'ai constaté que les nonnes de DGL voient les choses autrement et que pour plusieurs d'entre elles avec qui j'ai pu parler, devenir nonne, passer son existence terrestre à prier, méditer, accomplir des rituels était spontanément la réponse lorsqu'elles constataient l'océan de souffrance autour d'elles. Le bouddhisme tibétain insiste beaucoup sur une des conséquence pratique de la non séparation : pratiquer pour soi, vouloir sortir de sa souffrance, atteindre le bonheur pour soi est un non sens. La pratique de la méditation doit englober le monde, non par altruisme mais par réalisme parce qu'il n'y a pas de séparation entre le monde, les autres et moi. J'entends encore Jetsunma prolongeant le « Be happy » de Swami Prajnanpad. « Soyez heureux » car une personne malheureuse est automatiquement ego-centrée. Commencez votre pratique en vous donnant de l'amour et naturellement cet amour va se tourner vers les autres, va déborder vers eux. Et c'est ainsi que vous pourrez stabiliser l'expérience de la nature de l'esprit car la nature de l'esprit est ...amour.
Pour Jetsunma comme pour les nonnes de DGL, il ne fait pas de doute qu'être des nonnes heureuses est ce qu'elles peuvent offrir au monde souffrant et que sortir elles-mêmes de l'illusion du samsara n'est pas le but mais l'étape nécessaire pour ensuite aider les autres à le faire. C'est probablement une des raisons de la puissance et de l’extrême dignité de ces toutes très jeunes filles lorsqu'elles pratiquent les rituels. Elles mettent leurs pas dans ceux de leurs maîtres et ont conscience de la valeur universelle et de l'importance de ce qu'elles pratiquent.

Nous avons été bouleversés de voir dans les bâtiments des nonnes que nous visitions exceptionnellement – nous étions venus remercier les cuisinières pour leur nourriture pleine d'amour – sur un panneau d'affichage, au milieu de textes en tibétain, la photo de notre ami Alain-René. Il avait eu un AVC depuis quelques temps déjà et lorsque j'ai demandé à Jetsunma à la fin de l'entretien de l'entretien qu'elle nous a accordé ce que nous pouvions faire pour lui, la réponse a fusé : « But the nuns can do ! » ( Mais les nonnes peuvent faire quelque chose!) C'est ainsi que nous avons joint la France pour avoir une photo d'Alain-René qu'elles avaient dans l'esprit lors du rituel du soir au temple. Elles ont prié pour lui, comme l'ont fait aussi les Carmélites de Lisieux. Pas de séparation, et la prière, ensemble, comme une évidence.

Et à l'heure où je suis en train de recevoir les inscriptions au Constellations de Décembre à Valence, je ne peux pas m'empêcher de faire le rapprochement.
J'ai été touchée de voir combien plusieurs personnes après être venues participer avec un thème personnel précis, revenaient, même sans thème, pour se mettre au service des autres en tant que représentant. Parfois elles demandent quelque chose pour elles, parfois non, elles savent que ce qu'elles donnent pour les autres, elles le reçoivent aussi. Ces personnes sont celles qui ont vraiment compris ce dont il s'agissait dans les Constellations. Elles ont compris que guérir de nos souffrances personnelles n'est pas un acte séparé, que l'interconnexion - une évidence dans les Constellations - fait que « ma » guérison est liée à l'ensemble et qu'en fin de compte, il s'agissait de participer à la guérison du monde.  
Tu faisais Alain-René partie de ces personnes qui sont revenues régulièrement consteller . Fidèle parmi les fidèles, là comme ailleurs. Et pour cela aussi sois remercié.
Participer de cette manière de moins en moins ego-centrée, quelle que soit la pratique, Méditation, Constellations, Prière est la seule porte de sortie de la souffrance -et bien sûr ces pratiques ne sont pas exclusives d'un engagement social et politique. Là encore ce n'est pas l'un ou l'autre mais l'un et l'autre.

Au niveau spirituel, non pas « moi et ma souffrance, mais la souffrance sans moi » Cela demande dès le début du processus de s'ouvrir et que  donner et recevoir sont simultanés... Les nonnes font ça très bien, avec l'enthousiasme et la force de leur jeunesse.

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jeudi 5 novembre 2015

Ladakh 3

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Photo de Véronique Fabart

J'ai été frappée tout au long de notre voyage par la beauté des monastères. Beauté des emplacements en surplomb  de plaines immenses, beauté de l'architecture, beauté des statues et des peintures murales. La nature est désertique, dominantes ocres et brunes en été et blanc neige l'hiver. La vie est rude, peu de confort, peu de possessions, juste de quoi satisfaire les besoins fondamentaux. Et puis lorsqu'on entre dans un monastère, on découvre un luxe débordant de couleurs et de formes, une richesse, une subtilité magnifique dans l'art de représenter le sacré en décalage avec l'âpreté extérieure.

C'est peut-être parce qu'ici on sait encore que la beauté et la spiritualité font partie des besoins fondamentaux ...

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mercredi 19 août 2015

Un petit mot avant de partir

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Je m'envole aujourd'hui pour Delhi avec mon amie Véronique. Nous serons, si tout va bien, à Leh capitale du Ladakh vendredi 21 août vers 7h du matin.
C'est l'aboutissement d'années de rêves à regarder les cartes, les photos d'Olivier Föllmi ou de Matthieu Ricard sur les Himalayas à écouter les noms des lieux, plus quelques mois de préparation précise à étudier de près cette fois les cartes et les guides, à replonger dans les livres et les photos pour se laisser inspirer et choisir les lieux du parcours.
J'ai toujours été attirée par les grands espaces désertiques en général et ceux du Sahara en particulier et c'est vrai que depuis 2010 le Hoggar me manque, l'Assekrem et les amis touaregs.
Je vais retrouver les montagnes, plus hautes encore, l'immensité aride, le silence, l'espace mais je vais aussi découvrir la culture et les gens du Ladakh, les rites du bouddhisme tibétain. J'essaie de goûter pleinement la satisfaction de ce désir d'Himalaya. C'est un voyage de reconnaissance pour éventuellement emmener un groupe , mais c'est aussi et avant tout la réalisation d'un désir.
J'emmène dans mon cœur toutes les personnes que je connais et que j'aime mais aussi des personnes moins proches qui ne voyagent pas. Une amie m'a dit l'autre jour : « merci de voyager pour moi » : elle n'aime pas partir loin de chez elle mais elle aime qu'on lui raconte comment c'est...là-bas...très loin. Il y a aussi des personnes malades ou trop âgées et il y aura des petites lampes à beurre allumées pour elles dans des monastères du Ladakh .
Véronique est une très bonne photographe et si nous avons une connexion de temps en temps nous pourrons faire parvenir des photos à Alain.
Bonne rentrée à tous.
Corinne




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mardi 31 mars 2015

Groupes entre femmes


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Un premier groupe s'est réuni en Ardèche au mois de janvier. Un deuxième va se rencontrer pour la première fois dans le Nord de la France mi avril. Ce deuxième groupe est composé  en partie de femmes  qui ne me connaissent pas ce qui m'a amené à préciser les intentions et les modalités.
J'en profite pour remercier encore Karine C et Sandrine BG pour leur belle énergie à rassembler un groupe autour d'elles.




J'ai l'expérience de l'appui précieux que les femmes peuvent se donner à travers les nombreux groupes de femme auxquels j'ai participé de diverses manières. Mais c'est Jetsunma Tenzin Palmo qui définit pour moi le plus clairement ce que les femmes entre elles peuvent s'apporter. Elle emploie le mot d' « empowerment »  que l'on traduit généralement par encouragement mais dont le sens va bien au delà. Ce mot parle de la possibilité que nous avons avec le soutien et la confiance de nos « soeurs » d 'accéder à notre véritable puissance pour pouvoir ensuite la mettre au service des autres.

Notre culture de la mixité n'offre que peu d'espaces et d'activités séparés pour les hommes et pour les femmes comme c'est encore le cas dans les sociétés traditionnelles. J'ai constaté cependant combien ces espaces de partage et de proximité sont précieux. Il y a, même s'il est difficilement définissable, un appui particulier qu'un groupe de femmes peut donner à chacune de celles qui en font partie.
Lorsque des femmes sont entre elles on constate un langage et des expériences de vie communs qui rendent les partages plus simples et plus fluides. À l'inverse, c'est dans un groupe entre femmes que joue de la façon la plus aigüe le mécanisme de la comparaison. Et puisque c'est là, parmi nos semblables que ce démon est le plus douloureux, c'est aussi là qu'il peut guérir. Cette guérison passe par une connaissance de plus en plus profonde de soi-même et des autres. Et quand je parle de connaissance de soi, j'évoque la connaissance de notre histoire personnelle telle que nous la percevons, la connaissance de nos difficultés mais aussi celle de nos talents.

Les partages favorisent cette connaissance sans jugement, au delà de la culpabilité qui nous maintient enfermées en nous-mêmes et nous coupe des autres. Ils aident peu à peu chacune à entrer dans une relation bienveillante à elle-même.
Réciproquement, l'intimité partagée dans un groupe est proportionnelle à l'intimité de chacune avec elle-même et les pratiques proposées au long des 4 week-end qui incluent la parole mais aussi le silence, l'écriture, la création manuelle, la musique, le contact avec la nature visent à faire émerger cet espace d'intimité de chacune avec soi-même et de chacune avec les autres.
C'est par l'alternance de moments avec soi et avec les autres que se crée progressivement l’espace du groupe qui lorsqu'il est sain et sûr permet à chacune de s'épanouir dans sa propre forme.
En fait, les propositions d'exercices que je vous ferai ont toutes cette même intention de créer ensemble un espace d'intimité et de bienveillance de chacune avec elle-même et avec les autres.

Intimité et bienveillance ne se créent pas avec la tête. Notre intelligence intellectuelle peut nous aider. Elle peut être aussi, dans une culture qui la privilégie au point parfois de ne reconnaître que cette forme d'intelligence, une barrière, une mise à distance du monde moins rationnel des émotions et des sentiments. Les expériences et situations proposées feront appel à l' intuition, au langage symbolique et à l'intelligence du cœur en s'adressant à la fois au corps, à l'âme et à l'esprit. Cette dimension spirituelle très simple accepte toutes les formes d'expression du lien à plus grand que soi, religieuses ou pas, liées à un enseignement ou pas.
Aucune compétence ou expérience particulières ne sont requises pour participer à un groupe. Il suffit d'être une femme et d'être d'accord avec la proposition de départ. J'ajoute que même si les expériences proposées sont les mêmes, chaque groupe à une couleur différente car c'est aussi ce que chacune apporte qui « fait le groupe ».

Enfin l’accès à notre véritable puissance dont il a été question au début est rendue possible par l'intimité et la bienveillance du groupe. Ce n'est pas un renforcement de notre ego, mais au contraire la reconnaissance des talents que  la vie nous a donnés et nous demande de partager.

Je puise l'inspiration des groupes que je propose dans les Moon Lodge de la tradition amérindienne, dans les deux groupes entre femmes très différents dont je fais partie, depuis 10 ans pour le plus ancien. Je suis aussi inspirée par le travail que je poursuis depuis 6 ans avec Lily Jattiot analyste jungienne auteure de « La sagesse du féminin » ainsi que par une formation toujours avec Lily plus spécifiquement sur les rêves. Enfin, je suis imprégnée de ce que j'ai pu observer et ressentir de la communauté des nonnes de Dongyu Gatsal Ling fondée par Jetsunma Tenzin Palmo au Nord de L'Inde près de Dharamsala et des réponses de Jetsunma que j'ai rencontrée à plusieurs reprise et interrogée sur ce que les femmes peuvent en particulier apporter au monde.


mardi 17 mars 2015

Samsara

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Samsara (1)

Bagan Myanmar

Nous avons vu ce film sorti en mars 2013 en DVD. Pendant 1h 40 un flux d'images de ce qui fait notre existence sur terre. Des lieux, des gens, des animaux, des activités. La plaine de Bagan au Myanmar dans la lumière du petit jour qui fait briller les toits des 5000 pagodes, les merveilles de la Namibie, des chutes d'Epupa aux dunes de Sossusvlaï, la plaine de l'Indus vue du monastère de Tiksey au Ladakh, un volcan d'Hawaï en plein éruption, les têtes de statues du 1er siècle avant JC des ruines de Nemrut Dagi en Anatolie, l'énorme décharge de Payatas près de Manille aux Philippines, l'enfer de la mine de souffre de Kawah Ijen à Java en Indonésie, la non moins infernale usine de poulets de Mariesminde au Danemark, les autoroutes immenses de Los Angeles la nuit, la splendeur dorée de galerie des glaces du château de Versaille, les décombres d'une école après le cyclone Katrina en Louisiane , The Palm et le luxe inouï de la ville de Dubaï, la momie de l'homme de Tollund au musée de Silkeborg au Danemark, les statues du Bernin à St Pierre de Rome et les flèches du Mont St Michel de nuit alors que la marée monte, un homme entièrement tatoué qui câline sa fille, la démonstration époustouflante de Kung Fu de la Tagou Wushu Academy de Zhengzhou en Chine, toujours en Chine la rentrée à l'usine d'EUPA de milliers d'ouvriers habillés en jaune ou encore le défilé de l'armée, le visage de cette femme ladakhi qui égraine son mala «  Om mani padme hung », les hommes de la vallée de l'Omo en Éthiopie , Olivier de Sagazan en bureaucrate « qui pète les plombs » et couvrant son visage de terre entre en métamorphose, une femme Himba immobile et son enfant qui nous fixe, comme ces prisonniers d'une des plus grande prison des Philippines, les foules anonymes du métro de Tokyo, un père sa fille et son fils probablement américains, arborant chacun fièrement leur arme, des enfants que l'on baptisent, la marée humaine des croyants qui tournent autour de la Kaaba à La Mecque, le mur en béton entre Israël et la Palestine, le mur des lamentations à Jérusalem. Au début, les moines de Tiksey créent un mandala de sable qui sera balayé à la fin du film. Des dessins sacrés très coloré, il ne reste qu'une poudre verdâtre recueillie par un des moines dans un bol.

Kawah Ijen Indonésie

Ces images font alterner ce que l'on peut considérer comme le meilleur et aussi comme le pire. Première constatation, la vision du pire n'est pas la même partout – celle du meilleur non plus d'ailleurs. Je me suis demandée comment les cinéastes avaient eu l'autorisation de filmer les scènes où l'on voit des jeunes femmes chinoises alignées par centaines, vêtues de combinaisons identiques découper méthodiquement des poulets défilant sur une chaîne gigantesque. Ce qui peut m’apparaître comme le comble de la folie industrielle et du mauvais traitement des animaux et des humains est perçu par les patrons de cette usine comme la démonstration de la puissance de l'industrie alimentaire chinoise et montré avec fierté.
Pas d'images trash cependant dans Samsara, le but n'est pas de déclencher la répulsion devant l'horreur mais de se situer dans cette frange où l'émotion ressentie, même intense ne brouille pas complètement la faculté de réflexion : le miroir de l'âme n'est pas obscurci au point de ne plus renvoyer aucune image cohérente.
Il finit par se produire au cours du film un étrange phénomène, un changement insidieux de niveau de perception. À l'étage relatif, l'horreur et le sublime restent l'horreur et le sublime et continuent à s'opposer. Un peu en deça, cependant apparaît la possibilité d'une vision du samsara, d'un point de vue qui sans renvoyer dos à dos les aspects opposés de la réalité humaine nous fait deviner l'impermanence qui les unit, ce flot chaotique et vertigineux du changement dans lequel la mort et la naissance ,et tout ce que nous croyons construire entre, acquièrent une forme de transparence et de continuité.
  Et cette phrase scandaleuse à hauteur humaine est comme entrevue : « Everything is neutral »

Tiksey monastery Ladakh

(1) Le saṃsāra (संसार terme sanskrit signifiant « ensemble de ce qui circule », d'où
« transmigration » ; en tibétain khor ba, ou Khorwa འཁོར་བ།) signifie « transition » mais aussi « transmigration », « courant des renaissances successives »
Définition de Gérard Huet in The Sanskrit Heritage Dictionary

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