A 84 ans, ma très chère amie Emilie Thouvenot vit sa passion de jeunesse avec talent et conviction, voici un article paru dans Sud-Ouest (Kharinne Charov) du 11 octobre 2007. Je t'aime Emilie.......« Il ne prendra jamais une vieille ! » Et pourtant, la « vieille », le metteur en scène Jean-Pierre Chalot, l’a bien recrutée. Vingt et un ans après, Emilie Thouvenot fait toujours partie du théatre du Petit-Marseille de Rochefort-sur-Mer (17300) du haut de ses 84 ans. On a pu la voir en octobre dernier tenir le rôle du coryphée dans « Electre ». Certes au moment du rappel, elle court moins vite que les autres acteurs plus jeunes, mais dans le jeu, la conviction, l’ardeur et l’amour du théatre sont aussi vivants.
Elle pleure à la lune.
Et tous les matins, l’octogénaire, l’œil malicieux et l’esprit vif, remercie Jean-Pierre Chalot. Grâce à qui elle assouvit sa passion du théatre. Car pendant près de cinquante ans, elle a vécu avec la frustation de ne pouvoir en faire. « à 14 ans, mon professeur de littérature voulait que je m’inscrive à un cours d’art dramatique. Hélas, mon père n’a pas voulu…..parce qu’il y avait des garçons. » La jeune Emilie trouvait cet arbitraire trop injuste. Alors dans le jardin de sa Tunisie natale, lorsque la maisonnée dormait, elle allait sous le bananier ou sous le citronnier pour « pleurer à la lune et déclamer ce que j’avais appris à l’école. Ils y sont tous passés : Corneille, Racine, Hugo », raconte celle qui, encore aujourd’hui, ressort ces vers du fond de sa mémoire au pied levé.
Les sanglots du désir.
Puis, la jeune fille a grandi, s’est mariée et a eu huit enfants. Inutile de dire que la vie de famille l’a accaparée. Pourtant, cette volontaire et optimiste de nature ne pouvait se résoudre à rêver des planches. « En faisant mon ménage, je continuais de déclamer. » C’était en elle, il fallait que ça sorte. Jusqu’à l’an 1986, qui va mettre fin à la frustation. « J’ai fait un travail de connaissance de soi pendant quinze ans et, un jour, j’ai éclaté en sanglots. Pourquoi ? Parce que je n’avais pas fait de théatre. » Son ancien professeur de yoga, Alain Bayod, qui a ouvert un ashram qu’elle fréquente cite la phrase d’Arnaud Desjardins dont il est le disciple : « La satisfaction des désirs doit s’accomplir dans la vie, si ces désirs ne nuisent à personne. » Alain lui donne une semaine pour s’engager dans une troupe. « A 63 ans, j’avais l’impression que c’était fichu. Dés le lundi, j’ai appelé le théatre du petit Marseille et jusqu’au samedi, j’ai raccroché au nez de Jean-Pierre Chalot. J’avais peur d’un deuxième refus, après celui de mon père. » Lorsqu’enfin, au bout d’une semaine, Emilie se jette à l’eau et demande au metteur en scène si elle peut faire du théatre, la réponse affirmative du metteur en scène lui paraît tellement surréaliste qu’elle juge bon de préciser : « Mais j’ai 63 ans. » « Qui vous demande votre âge ? » répond du tac au tac Jean-Pierre Chalot.
Deux hommes dans sa vie.
C’est ainsi qu’Emilie est montée sur les planches. « Pour moi, c’était une déferlante, personne n’aurait pu se mettre en travers de ma route. A partir de là, je me suis attachée au théatre, qui est toute ma vie aujourd’hui. C’est ma deuxième famille » , explique cette grand-mère qui déclare avoir eu deux hommes dans sa vie : Alain Bayod et Jean-Pierre Chalot. Depuis 1986, ce dernier lui a trouvé des rôles dans quasiment toutes ses pièces depuis « Faits d’hiver » jusqu’à « Electre » aujourd’hui. « J’ai bien essayé de quitter deux fois la troupe, mais au bout d’une semaine, je suis revenue. Et alors, les autres m’ont dit « On t’as pas crue ». Heureusement pour elle.
Rattraper le temps.
« J’ai de la chance » se plait à dire Emilie Thouvenot qui aide aussi Geneviève Lorthios à coudre les costumes. Sur les planches l‘octogénaire est heureuse. Et le théatre le lui rend bien, qui lui a permis de surmonter une amnésie suite à un accident de voiture en 1977. Emilie Thouvenot a enfin trouvé sa voie et dans son âge. Et si elle joue sur scène avec autant de frénésie, c’est que « j’ai tout ce temps à rattraper » Le 2 novembre dernier, pour son quatre-vingt-quatrième anniversaire, elle a remercié Dieu de lui offrir un an de plus. Pour jouer encore et toujours au plus grand bonheur des spectateurs.