.
"Lundi 21 septembre, je suis allé écouter Daniel Barenboim diriger le West-Eastern Divan Orchestra à la Philarmonie de Paris.
Je savais qu'il était malade. Je savais qu'il avançait désormais avec peine, que la maladie de Parkinson avait réduit ses forces, qu'il ne pouvait presque plus jouer du piano et qu'il dirigeait assis, avec des gestes infimes. En venant, je voulais le remercier pour tout ce que je lui dois. Son travail m'a aidé à ne pas céder sur l'essentiel : cette confiance que la beauté n'est pas un refuge hors du monde, mais une force qui nous apprend à y prendre part. Mais je n'étais pas préparé à ce que j'ai vu.
Lorsqu'il est entré sur scène, marchant à très petits pas, son corps semblait tellement fragile. Il lui a fallu du temps pour rejoindre son siège, du temps pour se tourner vers les musiciens, du temps pour lever les bras. Puis la musique a commencé. Et quelque chose d'extraordinaire s'est produit : cet homme qui, quelques secondes auparavant, paraissait presque empêché, libérait la musique. Ce n'est pas que la maladie avait disparu : elle était là, visible, dans chacun de ses mouvements. Mais elle ne pouvait pas atteindre l'endroit depuis lequel il faisait surgir la musique. Et le son de son orchestre était là, ce son qui ne ressemble à aucun autre, ce son si tendre et délicat qui m'a tant frappé dans ses enregistrements des concertos pour piano de Mozart. Barenboim ne dirige plus comme autrefois. Il ne commande plus l'orchestre par de grands gestes. Parfois, sa main bouge à peine. Mais l'orchestre tout entier se tend vers lui, écoute ce geste presque invisible et lui répond.
Je ne sais pas comment c'est possible ! Mais j'ai alors compris quelque chose qui m'a bouleversé : Barenboim ne dirige pas seulement la musique. Il est devenu la musique. Elle est passé si profondément en lui qu'elle n'a presque plus besoin de son corps pour nous atteindre. On parle souvent du courage de continuer malgré la maladie. Mais ce que j'ai vu était beaucoup plus étrange. Barenboim ne cherchait pas à dominer son corps, à faire comme s'il était encore l'homme infatigable qu'il avait été. Il ne luttait pas contre sa fragilité. Il dirigeait à partir d'elle. La maladie a pris à Barenboim une part de sa force, de sa mobilité, de son indépendance. Elle ne lui a pas pris la musique. Nous passons tant de temps à craindre ce qui nous arrivera si nous perdons nos forces, nos capacités, notre aisance. Barenboim m'a rappelé que la question la plus décisive est peut-être ailleurs : qu'avons nous assez profondément aimé pour que cela continue de vivre en nous lorsque nous ne pouvons presque plus rien faire ? Ce soir là, sur la scène, j'ai vu un homme qui, ne pouvant presque plus porter la musique, était désormais porté par elle."
Fabrice Midal
.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire