Lorsque nous allons dans le Hoggar, nous montons sur le plateau de l’Assekrem où se trouve l’ermitage de Charles de Foucault contempler le coucher du soleil, déposer nos affaires « finissantes », ce qui dans nos existences a été, mais n’a plus raison d’être. Nous redescendons de nuit au bivouac, éclairés par la lune ou nos frontales.
Le lendemain matin nous montons saluer le lever du soleil cette fois. Nous arrivons souvent très tôt, à la fin de la nuit noire et froide, un moment si noir et si froid que parfois on en vient à douter que le soleil existe quelque part et que lentement, la terre tourne et plonge à sa rencontre.
Et puis c’est le lever du jour, la lumière pure et sèche qui irradie progressivement derrière les pics jumeaux de Tezouiag et le piton rocheux d’Assaouinan. Plus tard , lorsqu’il fait grand jour le soleil émerge des montagnes et nous offre, après la lumière, la chaleur et la douceur d’une nouvelle journée.
Nous participons ensuite, dans la chapelle de l’Ermitage, à la messe que frère Edouard ou frère Ventura célèbre chaque matin. Nous sommes assis par terre , sur les tapis touaregs et les peaux de chèvre, serrés dans cet espace étroit, tournés vers l’autel de pierres sèches et le mur orné d’une simple croix qui nous sépare si peu de ce paysage dont Charles de Foucault a écrit :
« (...) j'ai peine à détacher mes yeux de cette vue admirable dont la beauté et l'impression d'infini rapprochent du Créateur, en même temps que sa solitude et son aspect sauvage montrent combien on est seulement avec Lui et combien on n'est qu'une goutte d'eau dans la mer. »
Il y a deux ans, frère Ventura a commencé ainsi son homélie : « Parce qu’à la fin, quand on va se retrouver en face du Père, qu’est-ce qu’il va nous demander, hein ? : « Est-ce que tu as pêché ? » Non, non ! Mais il va nous demander : « Est-ce que tu as aimé ? » Avec son inimitable accent espagnol cela donne : « Esche qué tou as aimé ? »
En cette fin d’année, j’entends la voix chaleureuse et pressante de Ventura, cet homme qui à l’évidence a fait de l’Amour le chemin de son existence.
Est-ce que tu as aimé Dieu, l’Infini, l’Immortel dans chacun des éléments finis et mortels de ton existence humaine ? Est-ce que tu as reconnu la Source dans chacune de ses manifestations éphémères. Est-ce que tu as aimé ?
Il ne s’agit pas de battre sa coulpe en faisant le compte de toutes les occasions d’amour manquées, c’est le contraire.
Je nous propose de nous rappeler les moments où nous avons aimé, où notre cœur s’est ouvert à un être humain, nous-même, un ou une autre, à un animal, à un arbre, à la pluie ou à une étoile , à une musique, au silence impalpable d’un moment magique, à la souffrance, à la joie d’un inconnu, ou à la nôtre, à ce que nous appelons Dieu ou la Vie ou tout autre nom que nous lui donnions.
Prenons une bougie, asseyons-nous et retrouvons avec la mémoire de notre cœur les moments d’ouverture, de retournement, de Oui. Partageons ce souvenir vivant avec nos proches, si c’est possible.
Et remercions.
Remercions pour cette bénédiction.