mardi 29 janvier 2008

Le goût du sacré

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Un séjour en Inde, même court, permet de constater non seulement à quel point le spirituel concerne encore aujourd’hui une très grande partie de la population indienne, mais aussi combien il est incarné,palpable. Dans la rue, dans les temples, le spirituel a un goût, une odeur. Les rituels touchent tous les sens : guirlandes de fleurs multicolores au fort parfum de jasmin, tremblement des flammes des lampes à huiles, odeur âcre et omniprésente de l’encens dont la fumée pique les yeux, partout des chants, de la musique, de la danse. La présence du divin et la présence au divin sont manifestes, incarnées dans et perceptibles par le corps, les signes sont visibles, matériels : points rouges sur le front, vêtements, nourritures consacrées.

En Inde, on ne peut pas oublier que dans spirituel, il y a rituel, que les gestes du corps – position des mains, du corps entier, baisers, prosternations…- le chant, la marche, la danse sont une manière de vivre la spiritualité. Une spiritualité colorée, vivante : les statues sont polychromes, le haut d’Arunachala est noir. De cette montagne sacrée on nous dit qu’elle est liée au Dieu Shiva et en bons occidentaux nous pensons qu’elle est le symbole du dieu. Pour les indiens c’est plus simple. Arunachala EST Shiva. Shiva s’est incarné dans la montagne de la même manière que l’esprit est en nous incarné dans un corps.

S’en remettre à Dieu ou à la Vie, être OUI à ce qui est, peut se faire dans n’importe quelle circonstance et/ou position. Cependant, s’incliner, se prosterner, s’agenouiller, c’est vivre la rédition dans son corps. Et c’est une aide précieuse car parfois c’est la mémoire du corps, la mémoire du geste de soumission à ce qui est qui va venir rappeler la pratique.
Chanter dans un ashram avec des inconnus et faire l’expérience tout à coup du chant unique qui surgit de la multitude des voix particulières, c’est faire dans son corps l’expérience du UN. Marcher dans une foule en pélérinage, une nuit de plein lune et sentir au delà des différences des corps, des pensées, l'unité profonde de la Vie qui nous anime c'est aussi faire cette expérience du UN.

En occident, seuls les moines continuent à pratiquer un rituel qui associe le corps et les sensations au sacré. Dans les monastères, on n’a pas oublié les facteurs de rappel que sont la cloche qui convie aux offices, les positions symboliques du corps levé, incliné, agenouillé, prosterné, la beauté des chants, des lumières et le parfum de l’encens. A bien écouter les textes lus et chantés aux offices jours après jours c’est une relation très proche qui se tisse avec Dieu. Le modèle du moine c’est Jésus, cette parfaite incarnation de Dieu, son fils, que l’on appelle aussi le fils de l’homme.

Pourtant, dans la plupart des églises, à l’image de l’hostie au goût fade bien éloigné de celui du pain, nos rituels sont anémiques, sans couleurs et sans saveurs. L’encens n’est plus de mise, seules quelques vieilles femmes osent encore s’agenouiller ou parfois les très jeunes enfants – d’ailleurs souvent les bancs pour le faire ont disparu - , les grandes orgues servent aux concerts et les voix timides d’une assistance clairsemée ne couvrent pas celle du prêtre au micro. Outre qu’ils attirent de moins en moins les foules les rituels semblent s’adresser à ce que nous sommes au fond peut-être devenus : des corps inconsistants aux cerveaux hypertrophiés et aux cœurs rétrécis.

Quelle différence entre les petites voix haut perchées de beaucoup de messes du dimanche et les voix de gorge, puissantes et bien plantées des hommes et des femmes de l’ashram de Swami Ramdas ! Frère Daniel au monastère d’En Calcat nous rappelait cette phrase de Saint Augustin : « Chanter c’est prier deux fois ». Eh bien, chantons, avec la ferveur simple des femmes de l’ashram de Yogi Ramsuratkumar, avec la douceur des moines de l’abbaye d’En Calcat. Faisons participer notre cœur. Quelle importance si au début cette participation est très « émotionnelle ». Nous couper de cette émotion-là, c’est nous couper de la possibilité de la transformer peu à peu en vrai sentiment religieux, religieux c’est-à-dire qui relie.

L’expression désincarnée de la spiritualité est à l’image de la dérive de l’homo occidentalis réfugié dans sa tête. Notre mode de vie fabrique des humains aux pieds anémiés et aux crânes chauves qui prient souvent comme ils vivent …plus avec leur cerveau qu’avec leurs tripes.
Peut-être est-il temps dans notre pratique de réintroduire la dimension du corps, du cœur, des larmes , du rire, du rituel vivant, de la nature. Redonner à l’encens, aux bougies allumées, au chant, leur dimension sacrée, recueillie et joyeuse. Et nous montrer créatifs en la matière !!

18 commentaires:

Julie a dit…

Magnifique... ton être s'exprime avec force, beauté et authenticité à travers ce texte...
Pour la première fois, bien que l'Inde soit présente depuis ma naissance, j'envisage la possibilité d'aller faire un jour cette expérience de l'Inde vivante...
J'emporte ce texte majeur avec moi ce w.e pour le lire à mes soeurs de coeur avant les chants d'ouvertures du cercle...
MERCI.

gjm a dit…

Merci Corinne pour ce beau texte.
Je suis d'éducation catholique, et j'ai froid dans nos églises le plus
souvent. Comme Becket dans la cathédrale...
Il reste nos amis orthodoxes de l'Est de la France, sans doute une perle rare ! Leur ferveur me touche beaucoup. Leurs chants sont magnifiques, leurs rituels n'oublient pas le corps.

ipapy a dit…

Merci Chérie pour ce texte superbe.J'adore. C'est beau, c'est très fort, c'est profond, c'est juste, c'est......... Je suis fier de toi........ Merci

Anonyme a dit…

Bonjour Corinne, et merci beaucoup ! Depuis votre retour à tous, et vos témoignages, je me sens très touchée - comme par exemple à voir les photos du flot de la circulation, des temples...
Là, à lire ces mots, je m'aperçois bien de ce que je vis, ici : la foi "planquée", d'une certaine façon, parce que à tort ou à raison, je sens que croire en Dieu, être touché(e) par une pratique dévotionnelle, dans ce pays ou bien dans mon environnement, est considéré comme une faiblesse, ou une simple croyance - et que donc cela ne peut se faire que dans des lieux "protégés".
J'aimerais parfois pouvoir me recueillir dans la journée, avoir un instant possible sans avoir à user de ruses de sioux vis à vis de mon entourage (employeur, collègues...).
Combien j'aimerais un jour faire l'expérience d'être entourée d'un peuple tout entier porté par la foi !

mabes a dit…

Ton texte me touche Corinne, je le sens juste, vrai au plus profond de mon être qui n'a jamais pu s'exprimer ainsi et qui je le sens pourrait ainsi s'abandonner, s'abandonner enfin...

stéphanie a dit…

Merci corinne j'ai fait un rituel avec julie ce week-end sur les falaises de l'arnèche face à la mer et au soleil me suis agenouillée et ai chanter la force du rituel simple laissant être !!! me sentir bien vivante et ô combien faisant parti de cet univers
les mots que tu prononcent son ô combien essentiel ! vivre ! vivre simplement ! vivre le sacré à chaque instant ! merci je suis très touchée et je partagerais ce texte.

laurence a dit…

J'adhère complètement à ce que tu dis si bien, Corinne, et ça renforce ma gratitude pour la Vie de m'avoir emmenée 10 ans en Inde, d'y avoir rencontré un homme merveilleux, même si ce bonheur a été écourté, car ce sens du sacré, je l'ai, et c'est un grand cadeau.

Anonyme a dit…

Ta manière de souffler sur le Feu non seulement ravive la flamme, mais réveille les cendres.
Merci Corinne !
Isabelle

Anonyme a dit…

Merci pour ce texte sensible, qui fait appel aux sens et au coeur. oui le chant est une belle pratique qui ouvre le coeur et dans notre société desséchée ouvrir le coeur est si important.
A quand un moment de chant à Hauteville !
Merci pour tous les témoignages publiés depuis votre retour d'inde. je me sens très attirée. Peut être un jour...
Isabelle au bois dormant

Jérôme a dit…

Comme ce que tu exprimes là, Corinne sonne juste! oui, oui, oui, retrouver ce sens du sacré ...Ce que tu évoques, me renforce aussi dans ce que vient de nous donner cette semaine à Hauteville Jacques Castermane. La présence du divin peut être ressenti " tout de suite " par la connexion consciente avec ce centre du Hara - à trois doigts du nombril dans le bas ventre- lieu de rencontre de l'être essentiel et du moi existentiel...Lâcher le moi, le petit moi du mental pour s'incarner dans le corps, le corps divin, le temple de l'homme, Ici et Maintenant dans cet inspire et cet expire.Tu as dit rituel? Jacques Castermane suggère celui du Hara...il est puissant...Il consacre son corps...Le corps qu'on est.Et la participation au tout, nous l'avons vécu 4 jours, sans égo, autour des exercices de Jacques (la marche sur le boléro,tous ensemble dans une harmonie... que d'émotion en en sortant! : nous étions aux mains du tout qui se fait, sans rien d'autre...une merveille !!!) Merci Arnaud, merci Jacques, merci Corinne, merci la sangha...

jean baptiste a dit…

Bravo!
et merci
pour ce message qui explicite ce que je n'arrive pas à exprimer,
quelle beauté,
quelle clarté
quelle force.

Raphaël a dit…

Se sentir invité... Merveille !

namasté a dit…

Je vais à la mi-avril au festival
Soufi à FEZ.
Je pense beaucoup chanter!!
C'est excellent Corinne,j'allais
dans le sud et effectivement la
spiritualité est présente partout
et il est difficile de ne pas élever
le niveau de conscience...

Anonyme a dit…

Corine,
Je ne peux que louer la justesse de ton texte pour avoir resenti le sacré omniprésent en Inde et je suis d'accord avec Jerome sur son témoignage au sujet de la cession de J.Castermane auquel j'ai participé la semaine dernière.J'ai retrouvé des inspirations que nous communique Alain avec une infinie patience et un infini amour.
clo B.

sandrine a dit…

Encore cette fois, tu TOUCHES juste, ma copine Corinne! et vive le hammam-gommage sacré!

philippe a dit…

CAMINO DE SANTIAGO!!!!!!

Linda a dit…

Oh que oui, Corinne, je reconnais bien dans ton beau texte l'Inde que j'aime tant, où Dieu a sa juste place, c'est à dire partout et toujours, où le sacré est à tout instant ressenti dans la ferveur des coeurs, des odeurs et des couleurs... Merci de cette évocation et aussi celle d'En Calcat, pour embaumer mon coeur dans cette ambiance parisienne tellement loin de tout cela ...

Anonyme a dit…

4 MARS 2008
Emission à la radio : des Indiennes en fin de grossesse passent une échographie, si c'est une fille elle peut-être tuée à la naissance par tout moyen envisageable, même donnée à dévorer à des cochons. Le fait de savoir leur permet de se préparer mentalement...
10 millions de bébés auraient été assassinés en quelques années grâce à ce "progrès" technique.
Commentateur : l'Inde est le pays le plus machiste du monde.

gjm