jeudi 21 juin 2007

Le témoignage de Jacques

Je suis sur Mars, le groupe avance avec lenteur, ondulations (dans ma tête, soudain, le Boléro de Ravel).
Je cherche les robots envoyés par les Américains, Alain les petits hommes verts, non, le ciel est bleu, je suis sur Terre, LA Terre !
La terre, fiable, rustique, serviable (toujours là quand on a besoin d’elle) : mettre un pied devant l'autre, l’autre devant l’un, puis réciproquement, et ainsi de suite, et encore... pendant 6 jours, sans parler, sans siffler, sans chanter, en file indienne, au milieu de l'aride, des cailloux, du sable, c'est vraiment un truc à s'enfuir en courrant. Franchement !
Pour aller ou?
Pas question de faire demi-tour, de partir en avant, de s’arrêter, de buller sous un arbre, de faire la causette ou de la cellulite, le premier flipper est à 2000 km, les billets d’avion sont restés à Tam, je n’ai que 2 Powerbar et 1 litre d’eau, l'auto-stop est complètement exclu!
Evidement, il y a un thème de méditation, facilement de quoi occuper le mental pendant 5 minutes..
Qu’est-ce qu'elle a voulu dire ? Ais-je bien entendu ? Comment m’y prendre ? Et si j'apprenais au guide Touareg à faire des ricochets ? Que je vais-je bien pouvoir partager ce soir ?
Marcher !
Le but est ici, ce pas, cet autre pas, poser le pied à cet endroit, l'autre à gauche du caillou, j'apprends à marcher, je marche, revenir au thème, marcher, sentir, encore un pas, regarder, voir, goûter, je goûte, revenir ici: ça goûte...marche, chaleur, vent, gazelle, sensation, soleil, caillou ocre, rouge, blanc, vert, sable, silence, ...
Le mental se calme; effet d'usure ? Effet du désert ? Rabotage ? Effet du silence ? Effet du groupe ? De la lenteur ? De la marche ?
Et quand le mental devient calme… qui sait ?

Souvenirs:
- Camping sous les étoiles, LE ciel !!
Couché sur le sable, suspendu dans le vide !
C'est si beau, si grand, simple.
Tiens, une étoile filante, magnifique… une autre…
C'est bon, lentement, très lentement, de regarder le ciel.
Toucher la Lune !

- Arrivée au campement, la plaine est magnifique, impression que ce lieu est sacré, et avec, le monde entier, ses alentours, tout, TOUT ! Miracle de l’Existence. La sensation est connue, elle me prend par surprise, elle est pleine, lumineuse, elle dure.

- La caillasse, encore la caillasse, elles sont plus grosses aujourd'hui, c'est difficile de ne pas se cogner. (Répéter 200 fois par jour, en variant sur les petit, gros, pointu, blancs, jaunes, verts, etc..)
Dieu que ce désert est beau! (Idem, autres variations)
Dieu que cette vie est belle ! (Idem, sans variation)

- Peinture rupestre: qui a peint ça, pour qui? C’est magnifique, élégant, expressif, simple, net, poétique!
Un gars qui voulait décorer la chambre de sa copine ? Peut-être !
Communication, partage à travers les millénaires. Seul un humain a pu faire ça, un humain sensible, qui peint ce qu'il ressent. Un Humain a laissé ici sa signature, je la regarde, je ressens, je reconnais, un message : Nous sommes ces gens, ils étaient nous, ils sont nous!

- Montée sur l'Assekrem de bon matin, ce n’est pas malin de ne pas avoir de montre, on s'y est pris 2 heures trop tôt. Il fait noir, on se perd, on est perdus, demi tour, j’éteins la frontale, c'est bon, le chemin est 50 mètres plus haut. Personne n’ira voir ce lever de Soleil pour moi.
Deux heures d’attente, froid, simplicité, Spectacle !

- J'en ai raz le bol, les cailloux sont petits et anguleux, pas moyen de marcher, pas moyen de tous les éviter, inconfort. La coupe est pleine, je pique un sprint droit devant, la tête en l’air, sans regarder où je mets les pieds, 200 mètres à fond de train, comme un gamin (et en plus c’est le thème du jour !), les chevilles s’adaptent, les pieds se posent aux bons endroits, impeccable, parfait.
Isabelle se demande comment je fais, comment on peut courir là dessus.
Très simple: tu calcules, c’est impossible...

- Incroyable, en 50 mètres, complet changement de paysage, des dômes, des surplombs, le chaos. Révélation : Dieu a fait évacuer le chantier avant la fin des travaux ! En regardant bien, je comprends.
C'est l'eau (et que la pluie est froide !), l’eau qui s'infiltre dans la roche, l'oxyde, la fait éclater, et sculpte ces dômes inattendus. Le vent porte le sable, qui s'engouffre dans les creux et creuse ces surplombs, ces trous improbables.
Ouf, les travaux sont en cours, les ouvriers sont toujours là: l'eau, le vent, le soleil, le sable – et le cinquième élément !

- La journée de marche est finie. J’irai bien faire une promenade dans la Nature après cette journée de labeur. Discussion avec Isabelle (si si si, on peut aussi discuter, on peut même discuter assis a condition de trouver un caillou confortable). Discussion sur la souffrance, la souffrance comme instrument de pouvoir. Je parle de frustration du jour, le mot vient : frustration, il m’interpelle. Partage. Il y a de la frustration dans ma vie. Le groupe reçoit ma frustration, l’accepte. Merci ! Plus tard, méditation sous la Lune, je perçois ce qui peut être fait, au retour, ça commence (.. y’a encore du boulot, mais pas dans la frustration.).

- Arrivés à Orly, retour à l'AZile (de A à Z).
Débarquer, attendre, trouver les sacs, séparations, embrassades, sensations, annonces au micro, larmes à l'oeil, maladresses, quel stress tout d'un coup. Ah oui, j’ai remis ma montre !
Je prends mon courage à deux mains et mon sac dans l'autre, je cherche le métro qui va me prendre (si je le prends, que voulez-vous que j’en fasse).
L'AZile se confirme dans la journée, le lendemain, et ensuite.. Il était la une semaine plus tôt, mais je suis plus sensible aux significations multiples, des mots, des phrases, des regards, des attitudes (et je ne vous parle ni de la télé ni de la campagne politique). Et j’aime ça !
Ne pas réagir, accepter tout ce qui est signifié, accepter l'émotion pour ce qu'elle est, regarder l'être, accepter sans passion, dire non sans rejeter : Equilibre, équi-libre, comme un cheval (équi) en liberté. Oui Alain, c’est l’écusson Ferrari (désolé Corinne !).

Le groupe est mort nous disait Guillaume. Je dirais qu’il est passé, que le temps est la grande illusion.
Le groupe est ici ou quelque(s)-part(s) sous d'autres formes: Nous, un témoignage (et un autre), une photo, une impression, un souvenir, une trace de pas, un caca au milieu du désert, que le vent dessèche, et qui redevient poussières: Nous, je vous dit!
Passé, Présent, Futur, on a inventé ces termes parce que c’est pratique, pas pour en faire une pendule !

Merci Corinne, Alain, tous les membres du groupe, Entayent, sans oublier les autres guides, le Groupe, les chameaux, le (la) désisté(e) qui m’a laissé sa place et enfin le Désert. Merci Jacques de t’être bougé le c...

Retour :
- Alors Jacques, c'était bien le Hoggar? Et la méditation, ça a marché?
- Oh ça oui, pour marcher, ça a marché!

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Et bien surprise de Jacques!
Ton message m'interpelle sur 2 points,2 pieds,2 pas:
La frustration que je ressens très présente comme toi tu la ressentais avec ta particularité.
Lors de pélé vers St Jacques,tiens!
Le mental au début de la marche est agité et peu à peu il se calmait pour un cours moment car il fallait que je sois alerte pour suivre le fléchage.
Merci .

Corinne a dit…

Quelle richesses dans ton témoignage !! Ce qui me touche c'est que sous l'humour et l'intelligence du propos on sent un coeur très tendre et très sensible.L'exprimes-tu souvent, ou est-ce que cela fait partie de la frustration ? Merci pour la partage en tout cas.

Anonyme a dit…

Ce témoignage, c'est Jacques dans sa vérité : ni faux-semblants, ni faux-fuyants. Le pas sûr et confiant d'un gamin qui court sur les pierres.
Jacques, c'est un homme qui, par sa richesse, m'a touchée dans le désert ; et le voilà que ce matin encore, il me touche par sa profondeur.
Et quand, les yeux dans le ciel, je croise Vénus, l'espace me souffle les vents de l'Assekrem et me dessine la silouhette de Jacques.
Et je sais qu'aujourd'hui, il continue de courir, ce compagnon de pas n'importe quel voyage ; de courir sur les pierres de la vie, le pas sûr et confiant.
Merci Jacques de ces mots qui vont bien au-delà des mots !
Isabelle

Anonyme a dit…

C'est la meilleure promo qui soit pour les prochains voyages !!...j'irais bien dans le désert ave vous...

jmarc

Stéphane a dit…

Merci Jacques.
Je suis touché par cette sorte de hargne tranquille de ton texte.
"passé, présenr, futur, on a inventé ces termes parceque c'est pratique, pas pour en faire une pendule !"
...je trouve ça tellement drôle ! ...et trés fort.

Anonyme a dit…

Corinne a-t-elle fait un joli lapsus...ou bien exprès, pour exprimer autrement sa question à Jacques? "Merci pour LA partage"...
Une anima bien douce qui murmure son appel à un animus fort-à-bras (et à tête) qui masque sa blessure?...ok, je parle de moi, of course...Amitiés, Jacques!

Anonyme a dit…

pas de désert encore pour moi mais depuis le témoignage de Corinne et d'Alain à l'AG le sentiment impérieux de ne pas faire autrement que d'être du prochain voyage. Merci à Jacques pour ce témoignage qui résonne comme une vérité encrée en moi.Patience et instant présent sont donc de rigueur mais cet avant goût me titille sérieusement les neurones.

Anonyme a dit…

c'est marrant papa, j'écris comme toi : avec la même hargne tranquile qui dit "merde! c'est chouette la vie quand meme"
marion

vincent05 a dit…

Ben oui, belle aventure. Mais c'est loin, c'est cher et ça pollue non? Si tous on fait ça? Et puis ma famille? Non, moi c'est le Valgaudemar. Ca rime. C'est chouette aussi pour s'isoler et marcher. Je vous invite?